Nous voudrions étudier dans ce texte les pensées de Husserl et de Patocka, et leurs apports respectifs à ce grand courant de pensée de la philosophie contemporaine qu’est la phénoménologie, l’un parce qu’il en est le fondateur, l’autre parce qu’il en est sûrement l’un des plus éminents disciples.
Nous voudrions plus précisément examiner ici le statut de l’épochè phénoménologique chez les deux auteurs, qui est synonyme de « réduction » au départ chez Husserl, tel que nous pouvons le voir dans les Cinq leçons ou L’idée de la phénoménologie, et dont le sens se modifie dans les Idées directrices, Husserl soulignant d’emblée que l’ « épochè » phénoménologique dépasse en un sens la réduction et va plus loin que le but visé, à savoir la fondation de la phénoménologie (Ideen I, 1. 23-25).

De même Patocka prend soin de distinguer les deux termes, en privilégiant l’épochè phénoménologique, qui permet à la fois de maintenir le caractère indubitable du cogito, c’est-à-dire la sphère de l’immanence des vécus, et l’ouverture au monde tel qu’il apparaît.

Autrement dit, il s’agirait plus radicalement encore chez Patocka de réaliser une épochè sans réduction, afin d’éviter l’écueil majeur du subjectivisme. Citons ici l’auteur :

« En ce qui concerne le résultat de l’épochè, il faudrait encore noter que l’abstention qui s’y fait jour, le renoncement à la croyance à la réalité du monde sans renoncement à ses contenus, a la signification capitale d’une réduction sans abstraction. Le monde réduit est précisément le monde concrètement vécu Il se pourrait donc qu’une phénoménologie soit possible sans réduction, mais aucune ne l’est sans l’épochè »
(Qu’est-ce que la phénoménologie ? p.223 ; p.227)

Patocka, tout en développant une critique du subjectivisme de la phénoménologie de Husserl, reste donc fidèle à la méthode de l’épochè, et à la découverte inaugurale de l’intentionnalité par le fondateur, telle qu’elle est exposée dans la Cinquième recherche logique (Tome 2) :

« La découverte du caractère dynamique de la relation intentionnelle (intention-remplissement, étant donné un rapport identique à l’objet) et son analyse transforment cette relation en intentionnalité, l’intentionnalité se présentant comme l’essence du spirituel. Il s’ensuit que la dynamique intentionnelle a une signification universelle : il y a intention et remplissement non seulement dans la sphère de l’être individuel, dans le sensible, mais encore en ce qui concerne les idéalités, les catégories, etc. Cela rend possible un projet de méthodologie philosophique qui permet de réunir les avantages de l’empirisme et ceux d’un rationalisme intuitif »
(Qu’est-ce que la phénoménologie, p. 237)

Si Patocka et Husserl sont d’accord pour lever l’hypothèque de l’interprétation naturaliste de la conscience – critique du psychologisme – au nom de l’intentionnalité, de la donation de sens, comment concevoir l’intérêt de l’épochè ? Si une mise entre parenthèses est nécessaire pour retrouver le sens de nos vécus, c’est-à-dire notre subjectivité, qui est à la fois sensibilité et raison, cette mise à distance doit-elle déboucher sur une constitution des essences – réduction éidétique – en faisant intervenir la noèse aux dépens du phénomène, des choses que nous percevons, que nous ressentons et qui définissent le milieu de notre agir, de ce que Patocka appelle notre praxis immédiate ?

« la réflexion de l’ego doit avoir un caractère tout autre, essentiellement pratique, originant dans l’espace initialement pratique du contexte de notre vie »
(Patocka, Qu’est-ce que la phénoménologie ? p. 215)

Dès lors, faut-il s’en tenir au cogito ? Si Patocka maintient la nécessité du cogito dans la phénoménologie, il veut toutefois éviter l’abstraction du projet mathématique de reconstruire le monde physique avec la garantie de la perfection divine, selon la fameuse phrase « nous rendre comme maître et possesseur de la nature » de la IIIème Méditation métaphysique de Descartes, pour retrouver le « monde comme horizon originaire, comme condition de possibilité de l’apparaître du soi… ce qui dans l’épochè est rencontré » (Qu’est-ce que la phénoménologie ? p. 225).

D’où le projet d’une phénoménologie asubjective qui peut s’énoncer selon Patocka comme suit : 

« Mais nous voudrions de plus poser une question. Que se passerait-il si la thèse du soi propre n’était pas soustraite à l’épochè, si celle-ci était conçue de manière tout à fait universelle ? En opérant une telle épochè, je ne mettrais pas en doute l’indubitable, le cogito qui se pose soi-même. Je m’abstiendrais seulement de faire usage de cette thèse pour ainsi dire automatique, je la mettrais hors-circuit en tant que thèse. Ne se pourrait-il pas que la thèse de l’ego, dans l’a priori qui la rend possible, me devienne alors seulement accessible, en vertu de ce pas en arrière ? Ne se pourrait-il pas que l’immédiateté de la donation de l’ego soit un préjugé, que l’expérience de soi ait, de même que l’expérience des choses, un a priori spécifique qui rend possible l’apparaître de l’ego ? »
(Qu’est-ce que la phénoménologie ? p. 224)


Si nous avons esquissé les premiers aspects de notre étude concernant la distinction entre épochè et réduction dans la phénoménologie, il nous faut à présent développer un thème qui nous semble être décisif pour comprendre le sens et la portée véritable de la phénoménologie léguée par Husserl : le cogito, ou plus exactement, les limites du cogito.

En effet, si Husserl se réfère à Descartes de façon centrale, comme en témoigne ses Méditations cartésiennes, et s’il lui doit cette découverte du « cogito », il n’en demeure pas moins qu’il tente de la reformuler, pour lui donner un sens plus radical, notamment à partir de son concept d’ « intentionnalité de la conscience ». Comme le remarque Gaston Berger, « c’est qu’intervient ici, pour séparer la position de Husserl de celle de Descartes, la notion fondamentale d’intentionnalité de la conscience » (Le cogito dans la philosophie de Husserl, p. 46)

Cette nouvelle dimension dévolue par Husserl au « cogito » permet aussi de préciser le sens de la réduction phénoménologique, et de rejoindre par là même Patocka, du moins sa compréhension de l’épochè, comme nous l’avons vu plus haut.

Gaston Berger souligne bien cet apport majeur de Husserl à la philosophie :

« Rappelons-nous, au contraire, que, pour Husserl, l’essence même de la conscience est de porter sur autre chose que soi : c’est cela qui est sa vie propre. Dire tout court « Je pense » n’a donc aucun sens ; le monde mis entre parenthèses a besoin de rester là, comme phénomène, pour que le cogito ait un sens »

Cette citation fait écho à un énoncé central qui apparaît dans les Méditations cartésiennes de Husserl :

« Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose, de porter en sa qualité de cogito, son cogitatum en elle-même »

De même Patocka énonce-t-il la même critique à l’encontre de Descartes :

« Au lieu d’entreprendre la reconstruction de l’univers sur la base du projet mathématique constructif d’une res extensa, l’on bâtit intuitivement (au sens de l’intentionnalité) sur l’ego cogito cogitatum »

Dès lors, les limites du cogito cartésien ne nous conduisent-elles pas à nuancer le « subjectivisme » de Husserl ? Qu’est-ce que le « subjectivisme » que dénonçe Patocka dans la phénoménologie de Husserl ? Nous pouvons noter que Patocka n’emploie pas ou très peu le terme d’ « idéalisme », ou encore de « transcendantal » dans ses écrits.

Patocka parle plutôt de subjectivisme que d’idéalisme transcendantal à l’œuvre dans la philosophie de Husserl. Nous aurons d’ailleurs à revenir sur ce point, car l’on sait que Husserl qualifie ouvertement la phénoménologie d’ « idéalisme transcendantal » dans ses Méditations cartésiennes, dans un sens cependant nettement différent de celui de Kant.

Ce point nous semble très important si nous voulons cerner le sens de la critique patockienne du subjectivisme de Husserl. Patocka ne critique pas l’idée d’une subjectivité, ni celle d’un sujet transcendantal (il parle d’ailleurs au sujet de Husserl d’un « transcendantalisme nouveau »), il critique le fait pour la conscience de s’arrêter à ses propres contenus, aux vécus immanents, aux pures cogitationes, au nom de l’intentionnalité de la conscience, de ce qu’il appelle tout comme Husserl une dynamique des vécus intentionnels : entre le « Je pense » et le monde, entre le cogito et son « cogitatum », l’on ne saurait se borner à la seule « cogitatio » au sens d’un vécu immanent pour une conscience réduite, ce que Husserl appelle aussi « noèse », il faut encore concevoir une tension ou une tendance vers une transcendance, et c’est peut-être cela le véritable sens du « transcendantal » qui unit profondément, au moins dans l’intention nous semble-t-il, nos deux grands phénoménologues du XXe siècle.

Point de méprise ou de contresens possible sur la portée de la phénoménologie de Husserl à Patocka, et sur le motif de la subjectivité transcendantale qui la sous-tend, même si cela dépasse ici notre cadre de réflexion.

Nous pouvons nous limiter pour le moment à dire que l’on ne saurait confondre l’acception kantienne du « transcendantal » comme champ d’étude des conditions de possibilité de l’expérience des choses et de soi, avec l’acception que lui donne Husserl : pour Husserl, le « vrai » transcendantal n’est pas une condition a priori de l’expérience sensible (espace et temps), ou de l’usage de l’entendement (les catégories), mais une tension vers la transcendance, c’est-à-dire les choses, les personnes, les objets (pôle noématique de la conscience), une intention « animatrice », une appréhension. Patocka écrit une phrase significative sur cette nouveauté de l’expérience :

« La conscience retient les impressions mais, animant ces impressions de sens intentions objectives, elle ne s’arrête pas auprès d’elles, les traversant plutôt pour atteindre l’objet et ses propriétés. L’animation ou appréhension, l’interprétation des impressions, est ce qui fait que l’objet – individuel ou idéal, fait singulier ou généralité – nous apparaît »

Autrement dit, le « transcendantal » n’est plus seulement une Idée au sens kantien, bien que cependant comprise dans sa signification régulatrice (l’idée du monde par exemple, ou encore celle de Dieu, ou l’idée fondamentale pour Kant de la liberté, ces trois Idées étant aussi ce que Kant appelle noumènes), mais aussi une condition vitale, une condition énergétique, qui tient compte des intentions et des motivations de l’individu, comme le souligne le grand philosophe de l’individuation qu’est Gilbert Simondon dans un texte inédit, commentant les apports de Husserl à la philosophie contemporaine, en référence notamment à Merleau-Ponty.

C’est donc l’intentionnalité de la conscience qui permet au vécu d’accéder à la chose, de se corréler, d’entrer en adéquation avec la chose et ses propriétés expressives, de découvrir la transcendance comme lieu de vérité, de constitution toujours inachevée.

La réduction permet de retrouver cette conscience mais elle ne suffit pas : il faut mettre en œuvre l’« épochè », c’est-à-dire mettre entre parenthèses y compris les actes de la conscience comme les jugements qui présupposent eux aussi la thèse générale d’existence du monde : ce n’est donc pas la conscience pour elle-même que vise la phénoménologie (subjectivisme), mais ce qui est positif à travers toutes les thèses d’existence (celles des sciences objectives et celles de l’attitude naturelle), à savoir l’étude de la thèse générale du monde, qui constitue le véritable a priori.

Cette étude définit une nouvelle attitude de pensée, l’attitude transcendantale. Pour Patocka, dans l’« épochè », il y a une toute nouvelle possibilité de résoudre le très ancien problème de l’apparaître, ce qui apparaît en tant que tel, par opposition à l’apparaissant, ce à quoi le monde apparaît, le sujet.

Ce que révèle la réduction, c’est un commencement absolu, une certitude, par un acte de pensée simple : le cogito. Ce qu’on atteint dans l’ « épochè » en revanche, c’est une subjectivité nouvelle, indépendante de la croyance au monde, « subjectivité qui précède cette croyance et la réalise, mais subjectivité néanmoins » : grâce à l’ « épochè », cette croyance est vue comme telle (intuition), comme quelque chose de subjectif, le sujet d’un vivre, elle est une confirmation de la thèse du monde, « peut-être la plus radicale, voire la seule qu’elle puisse recevoir » (in Papiers phénoménologiques, Grenoble, Jérôme Million, pp.188-189)

Si la croyance au monde renvoie à une thétique naïve du monde, c’est-à-dire à l’attitude naturelle, l’étude de la thèse d’existence qui la sous-tend définit à son tour l’attitude transcendantale : dans cette attitude, l’ « épochè » ne fait pas abstraction de la croyance au monde mais la révèle pour ce qu’elle est sans l’utiliser à des fins de connaissance, en s’abstenant de réaliser sa validité, c’est-à-dire de la considérer comme vraie ou fausse. En ce sens nous dit Patocka,

« la vue réalisée sous le signe de l’épochè n’est pas contingente, loin de là, elle fait mettre le doigt sur une structure d’apparition nécessaire »
(Ibid, p. 195)


Cette vue, ce « regard dans ce qui est » selon l’expression patockienne, c’est l’intuition donatrice originaire, comme source de droit pour la connaissance.


Bibliographie :

HUSSERL, Recherches logiques, Paris, PUF, « Epiméthée », 2003.

HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, Paris, Gallimard, Coll. « Tel », 1950.

HUSSERL, L’idée de la phénoménologie, Paris, PUF, « Epiméthée », 2006.

HUSSERL, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, Coll. « Tel », 2004.

PATOCKA (J.), Qu’est-ce que la phénoménologie ?, Grenoble, Jérôme Millon, 2002.

PATOCKA (J.), Introduction à la phénoménologie de Husserl, Grenoble, Jérôme Millon, 1992.

PATOCKA (J.), Papiers phénoménologiques, Grenoble, Jérôme Millon, 1995.

BERGER (G.), Le cogito dans la phénoménologie de Husserl, Paris, Aubier, 1941.

GRANDJEAN (A.) & PERREAU (L.), Husserl. La science des phénomènes, CNRS Editions, Coll. « CNRS Philosophie », 2012.

LEVINAS (E.), La théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl, Alcan, Paris, 1930.

LYOTARD (J.F), La phénoménologie, PUF, Que sais-je, 1954.

MERLEAU-PONTY (M.), Le philosophe et son ombre, in Signes, Gallimard, Paris, 1930.

SCHERER (R.), La phénoménologie des « Recherches logiques » de Husserl, Paris, PUF, 1967.